Côte d’Ivoire : Villes durables, « Le temps du diagnostic laisse place à l’action »

L’Hôtel Silver Moon de Cocody 7ème Tranche a vibré, ce jeudi, au rythme d’une rencontre au sommet qui pourrait bien marquer un tournant décisif dans la trajectoire urbaine de la Côte d’Ivoire. Sous le parrainage de l’UNESCO et de l’Université Nangui Abrogoua, décideurs politiques, chercheurs de haut rang, experts internationaux et acteurs de la société civile ont convergé pour un panel de haut niveau dont le thème résonne comme un impératif catégorique : « Politique d’urbanisme en Côte d’Ivoire : Défis, opportunités et leviers d’actions pour le développement des villes durables ».

Un chiffre donne la mesure de l’urgence. D’ici 2050, près de 70 % de la population mondiale vivra en zone urbaine. L’Afrique, portée par une démographie galopante et un exode rural massif, sera en première ligne de cette métamorphose. La Côte d’Ivoire, locomotive économique de la sous-région, n’échappera pas à ce tsunami urbain. La question n’est plus de savoir si les villes ivoiriennes vont se transformer, mais comment elles le feront : dans le chaos ou dans la maîtrise.

Au cœur de cette mobilisation, la Chaire UNESCO « Éducation, Recherche et Actions pour la Ville Durable » (ERA Ville Durable), créée en décembre 2021 au sein de l’Université Nangui Abrogoua, s’impose comme le laboratoire d’idées et le trait d’union entre le savoir et l’action.

Dans une allocution empreinte de gravité et d’ambition, la Professeure Yoboué Véronique, Présidente de l’Université Nangui Abrogoua et titulaire de la Chaire, a posé les termes du débat avec une clarté limpide : « Une ville durable ne se décrète pas. Elle se construit avec une vision, des connaissances, des politiques publiques cohérentes, des financements, de l’innovation, mais surtout avec une volonté collective d’agir. »

Appelant de ses vœux la fin des rencontres stériles, elle a été catégorique : « Le panel qui nous réunit aujourd’hui n’est pas une rencontre de plus. Nous souhaitons qu’il soit un point de départ pour faire émerger des leviers d’action concrets. » Son message est clair : l’Université Nangui Abrogoua, institution scientifique et technologique, veut mettre la science au service du développement, refusant le rôle de simple observateur des transformations sociétales pour devenir un acteur majeur de leur orientation.

Le gouvernement ivoirien, par la voix de ses plus hauts représentants, a réaffirmé son engagement à faire de la ville durable une priorité nationale. M. Aboudramane Soro, représentant le Ministre de l’Éducation Nationale, de l’Alphabétisation et de l’Enseignement Technique, a inscrit cette dynamique dans le cadre du Plan National de Développement (PND) 2026-2030. « Le pilier cinq associe le développement des infrastructures à la transition écologique et à la résilience climatique », a-t-il souligné, avant d’insister : « La décision publique doit être éclairée par la connaissance scientifique. »

Plus tôt, la Professeure Yolande Gnagne Koffi, Conseillère Technique au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, représentant le Ministre Adama Diawara, avait donné le ton en déclarant officiellement ouverts les travaux. Elle a martelé une idée force : « La question de la ville durable ne peut plus être considérée comme une préoccupation sectorielle. Elle est devenue une question majeure de développement national. Nous devons passer d’une logique consistant à subir la croissance urbaine à une logique d’anticipation, de planification et d’innovation. »

Le diagnostic, sans concession, a été dressé par les trois panélistes. M. KRA Kouman, Directeur Général de l’Urbanisme et du Foncier, a révélé une réalité préoccupante : la Côte d’Ivoire dispose d’une expérience et d’outils de planification solides, hérités de décennies de pratique, mais se heurte à un mur. « L’écart entre les études et leur mise en œuvre sur le terrain est un problème majeur, principalement en raison des contraintes de financement », a-t-il admis. Conséquence directe : les pouvoirs publics interviennent souvent dans l’urgence pour colmater des brèches, plutôt que de prévenir leur apparition. Un constat qui appelle à une révolution dans la mobilisation des ressources et la collaboration avec le monde universitaire.

Prenant le relais, le Dr Aboua Aboua Gustave, Directeur Général du Développement Durable et de la Transition Écologique, a placé la barre très haut. Brandissant les engagements de la Côte d’Ivoire dans le cadre de l’Accord de Paris, il a fixé un objectif ambitieux : 60 % des villes ivoiriennes résilientes à l’horizon 2037. Pour y parvenir, il appelle à une véritable révolution verte de l’urbanisme : végétalisation massive, parcs, forêts urbaines, mais aussi construction durable et création d’emplois verts.

Son plaidoyer est celui d’un changement de paradigme économique : « La transition écologique ne doit pas être considérée comme une dépense supplémentaire, mais comme un investissement permettant de réaliser des économies, de protéger la santé des populations, de créer des emplois verts et de développer des infrastructures résilientes. » Un discours qui tranche avec les logiques de court terme et inscrit l’action publique dans une vision intergénérationnelle.

Pour terminer, le Professeur Bamba Aboudramane, Directeur de la Recherche, représentant le Directeur de Cabinet du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, a posé la dernière pierre de l’édifice : celle de la connaissance. Il a plaidé pour une approche intégrée reposant sur trois piliers : un cadre juridique et institutionnel solide, un capital humain qualifié et des moyens scientifiques et technologiques adaptés. Il a appelé à la création de pôles de compétences réunissant chercheurs, entreprises et société civile, afin que la recherche ne reste pas confinée dans les laboratoires, mais irrigue l’ensemble du tissu économique et social.

Au terme de cette partie, une conviction s’impose : la Côte d’Ivoire a les hommes, les institutions et la volonté. Mais le temps presse. Les défis, inondations récurrentes, érosion côtière, pression sur le logement et les infrastructures, inégalités d’accès aux services essentiels sont là, tangibles, menaçant la cohésion sociale et la prospérité économique.

Ce panel de haut niveau, en créant une plateforme de dialogue structuré entre décideurs, scientifiques et praticiens, jette les bases d’une nouvelle gouvernance urbaine. Les résultats attendus sont clairs : familiariser les décideurs avec la Chaire UNESCO, initier un dialogue interdisciplinaire, dresser un état des lieux sans fard, identifier les leviers d’action et, surtout, s’approprier les mécanismes de financement des villes durables.

L’Université Nangui Abrogoua et la Chaire UNESCO ERA Ville Durable viennent de lancer un pari audacieux : celui de faire de la Côte d’Ivoire un laboratoire africain de la ville durable. Les actes suivront-ils les paroles ? C’est tout l’enjeu de ce chantier de longue haleine qui s’ouvre. Une chose est sûre : le train de l’urbanisation ne s’arrêtera pas. Il appartient désormais aux décideurs, aux chercheurs et aux citoyens de choisir s’ils le subissent ou s’ils le conduisent.

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