Côte d’Ivoire :Sécurité, inondations, orpaillage clandestin, déguerpissements, « Le Secrétaire général de l’APR plaide pour une action publique ferme, préventive et humaine »
Interview exclusive – 2ᵉ partie !
Ivoirenews24 : Cette volonté de préserver la cohésion nationale doit également se traduire dans la gestion des difficultés auxquelles les populations sont confrontées au quotidien. Les inondations, l’orpaillage clandestin, l’insécurité, notamment après l’assassinat d’un jeune livreur, mais aussi les opérations de déguerpissement et de démolition sont aujourd’hui au cœur des préoccupations. Quelle est votre position sur ces questions qui touchent directement la vie des Ivoiriens ?
KGN : Il faut, à mon sens, avoir une approche à la fois responsable, équilibrée et profondément humaine de ces différentes problématiques. La modernisation d’Abidjan et des autres villes ivoiriennes est une nécessité. Personne ne peut raisonnablement s’opposer à l’assainissement des quartiers, à la construction d’infrastructures, à l’amélioration du cadre de vie ou encore à la protection des populations exposées à de véritables risques.
Mais il faut également comprendre qu’une politique publique ne se mesure pas uniquement à la pertinence de son objectif. Elle se mesure aussi à la manière dont cet objectif est poursuivi. La façon de conduire une opération est parfois aussi importante que l’opération elle-même.
Lorsqu’il s’agit de transformer des quartiers, de libérer des emprises, de lutter contre l’habitat précaire, de protéger les populations contre les inondations ou de sécuriser certains espaces, l’État et les collectivités doivent agir avec fermeté lorsque cela est nécessaire, mais toujours dans le respect de la dignité humaine, du droit et de la justice sociale.
Sur la question de la sécurité, je voudrais être particulièrement clair : aucun développement durable n’est possible sans sécurité. La première mission d’un État est de protéger ses citoyens, leurs vies et leurs biens.
Lorsqu’un jeune homme qui exerce honnêtement son métier de livreur perd la vie dans des circonstances liées à des individus en conflit avec la loi, cela doit interpeller toute la société. Au-delà de l’émotion légitime suscitée par un tel drame, cette situation pose une question fondamentale : comment garantir à chaque citoyen la possibilité de travailler, de se déplacer et de rentrer chez lui en toute sécurité ?
Le jeune livreur représente d’ailleurs une catégorie particulièrement exposée. Les livreurs, les conducteurs de motos et de tricycles, les chauffeurs de taxis, les commerçants, les travailleurs de nuit et, plus largement, tous ceux dont l’activité implique des déplacements permanents dans la ville sont confrontés à des risques particuliers. Ils sont présents dans les quartiers, circulent à toute heure et peuvent devenir des victimes faciles de braquages, d’agressions ou d’autres formes de criminalité.
Nous devons donc renforcer la prévention et la présence sécuritaire dans les zones identifiées comme sensibles, améliorer l’éclairage public, développer les dispositifs de surveillance et renforcer la coopération entre les forces de sécurité, les collectivités et les populations.
Mais la sécurité ne doit pas être uniquement une affaire de répression. Elle doit également reposer sur la prévention. Il faut notamment mieux encadrer certains espaces urbains, lutter contre les zones de non-droit, renforcer la surveillance des axes particulièrement fréquentés et favoriser une meilleure remontée de l’information par les populations.
La proximité entre les forces de sécurité et les citoyens est également essentielle. Une population qui fait confiance à ses forces de défense et de sécurité est davantage disposée à signaler les comportements suspects, les agressions et les activités criminelles. À l’inverse, lorsque les citoyens ont le sentiment que leurs préoccupations ne sont pas suffisamment prises en compte, la criminalité peut prospérer dans le silence.
Il faut également agir en amont sur les causes de la délinquance. La sécurité passe certes par la police, la gendarmerie et la justice, mais elle passe aussi par l’éducation, la formation professionnelle, l’emploi des jeunes, l’aménagement urbain et la lutte contre la précarité.
Je pense donc que nous devons avoir une conception globale de la sécurité : sécuriser les personnes, sécuriser les biens, sécuriser les déplacements, mais également sécuriser les conditions de vie.
Cela suppose aussi que les auteurs d’actes criminels soient recherchés, interpellés et traduits devant la justice dans le respect des procédures. Il ne peut y avoir de justice privée ni de vengeance populaire. La fermeté de l’État doit s’exercer dans le cadre de la loi et avec la garantie d’une justice impartiale.
La lutte contre l’insécurité doit ainsi être menée avec détermination, mais aussi avec intelligence et anticipation. Notre objectif doit être de faire en sorte que chaque Ivoirien, qu’il vive à Abidjan ou à l’intérieur du pays, puisse travailler, entreprendre, se déplacer et vivre avec le sentiment que sa sécurité est effectivement garantie.
Les inondations : prévenir plutôt que subir
La question des inondations mérite également une attention particulière. Chaque année, pendant les fortes pluies, des familles se retrouvent exposées à des risques parfois dramatiques. Des maisons sont submergées, des biens sont détruits et, dans certains cas, des vies humaines sont menacées.
Face à cette réalité, les pouvoirs publics ont le devoir d’agir. Il faut renforcer les réseaux d’assainissement et de drainage, entretenir les ouvrages existants, mieux maîtriser l’urbanisation et empêcher l’occupation anarchique des zones à risques.
Mais cette politique de prévention doit également s’accompagner d’une véritable pédagogie et d’une anticipation des conséquences sociales pour les populations installées dans ces espaces.
Il en va de même pour l’orpaillage clandestin, qui constitue une autre préoccupation majeure. Nous devons lutter contre cette pratique lorsqu’elle détruit l’environnement, pollue les cours d’eau, dégrade les terres agricoles, menace la biodiversité ou met en danger les populations.
Mais là encore, la réponse ne doit pas être exclusivement répressive. Il faut également s’attaquer aux causes économiques et sociales qui poussent certaines personnes vers ces activités.
La lutte contre l’orpaillage clandestin doit donc être accompagnée d’alternatives économiques, de possibilités d’insertion et d’un véritable développement des territoires concernés. Il ne suffit pas de fermer un site ; il faut aussi donner aux jeunes et aux communautés locales des perspectives leur permettant de vivre dignement de leur travail.
Concernant les déguerpissements et les démolitions, l’exemple de Koumassi-Campement est particulièrement révélateur. Une opération de déguerpissement et de démolition y a été menée le 3 juin 2026 et cette situation a suscité de nombreuses interrogations.
La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance a annoncé des vérifications préliminaires avant d’envisager, le cas échéant, une enquête. De son côté, le Gouvernement a indiqué que cette opération n’était pas une initiative de l’État ni une décision de la mairie de Koumassi et a annoncé des mesures d’assistance en faveur des familles affectées. Le 28 juin, quatre cents ménages ont notamment bénéficié d’une aide financière et matérielle.
Ces éléments montrent qu’il faut sortir des lectures passionnelles et partisanes de ces situations. Il ne s’agit ni de condamner systématiquement toute opération de déguerpissement, ni de considérer que toute personne installée dans une zone à risque doit automatiquement être maintenue sur place.
Il faut rechercher un équilibre entre l’impératif de sécurité publique, la nécessité de moderniser nos villes et la protection des droits et de la dignité des populations.
Avant toute opération de cette nature, il devrait être privilégié une véritable concertation avec les populations concernées, une information suffisamment en amont, une identification précise des ménages et des activités affectés, un examen sérieux de la situation foncière et des droits existants, ainsi que la mise en place, lorsque cela est nécessaire, de solutions de relogement ou de mesures d’accompagnement adaptées.
Parce qu’il faut toujours garder à l’esprit une réalité simple : derrière chaque maison, il y a une famille ; derrière chaque commerce, il y a souvent une activité qui permet à plusieurs personnes de vivre ; derrière chaque terrain, il peut y avoir des années d’épargne, de sacrifices et de projets.
Une décision administrative peut donc avoir des conséquences humaines considérables.
La cohésion nationale ne se décrète pas uniquement dans les discours. Elle se construit également dans la manière dont l’État traite les plus vulnérables, dans sa capacité à écouter les citoyens et dans le sentiment que chacun a sa place dans le projet national.
Notre ambition doit donc être de construire une Côte d’Ivoire moderne, propre, sûre et résiliente, sans donner aux populations le sentiment qu’elles sont les victimes de la modernisation de leur propre environnement.
Le développement urbain doit être synonyme de progrès, mais aussi de progrès social.
C’est pourquoi je crois profondément qu’il faut passer d’une logique parfois uniquement fondée sur la démolition à une logique davantage fondée sur l’anticipation, la prévention, la concertation, l’accompagnement et la responsabilisation.
Une ville moderne n’est pas seulement une ville avec de belles infrastructures. C’est une ville qui protège ses habitants, sécurise leurs déplacements, respecte leur dignité et leur permet de participer pleinement à son développement.
Au fond, l’objectif ne doit pas être simplement de transformer les espaces, mais de transformer les conditions de vie des populations. C’est à cette condition que la modernisation de la Côte d’Ivoire pourra véritablement renforcer la cohésion nationale plutôt que créer de nouvelles frustrations sociales.
À suivre : la troisième et dernière partie dans notre prochaine publication avec le SG de l’APR.



