Côte d’Ivoire : Première mondiale sur les masculinités, « Une étude révèle que 96 % des hommes portent seuls le poids du foyer »
Le mardi 30 juin 2026, la Côte d’Ivoire est devenue le premier pays au monde à mesurer de manière quantitative et représentative les normes de masculinité. Les résultats de l’Enquête nationale sur les normes de masculinité en Côte d’Ivoire (EMASCI), rendus publics ce jour à Abidjan, dessinent le portrait d’une société où le rôle de pourvoyeur financier reste la matrice de l’identité masculine, mais où un écart silencieux de 30 points ouvre une brèche inédite pour l’action publique.

Réalisée de septembre à octobre 2025 auprès de 1 530 ménages couvrant les 33 régions et 8 zones linguistiques du pays, l’enquête a été conduite par l’Agence Nationale de la Statistique (ANStat) sous l’égide de la Chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de Décisions » (CUEFPOD) et du Centre de développement de l’OCDE. Le rapport, présenté à l’Amphithéâtre A de l’UFHB en présence de plus de 700 personnes, a été officiellement lancé par M. Moussa DIARASSOUBA, Directeur de Cabinet, représentant Mme Nassénéba TOURÉ, Ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfant.

Le chiffre est sans appel : 96 % des Ivoiriens interrogés estiment que le rôle le plus important d’un homme est de subvenir seul aux besoins financiers de sa famille. Cette injonction sociale, qui confère aux hommes légitimité et autorité, se double d’un lourd tribut psychologique : plus de 90 % des hommes déclarent ressentir un stress chronique à l’idée de ne pas pouvoir assumer ce rôle. Ce constat, partagé avec le Sénégal où des données qualitatives confirment cette centralité, cantonne les femmes aux responsabilités domestiques et pèse sur l’autonomie des deux sexes.

L’apport conceptuel le plus novateur du rapport réside dans la mise en évidence d’un écart silencieux. Les chercheurs ont constaté un décalage pouvant atteindre 30 points entre les convictions personnelles des individus et la norme qu’ils perçoivent comme attendue par leur entourage. En d’autres termes, les Ivoiriens surestiment systématiquement le conservatisme de leurs pairs et sous-estiment le progressisme, notamment des femmes.
« Cet écart représente à la fois un coût psychologique et un espace d’action publique », a souligné M. DIARASSOUBA dans son discours. « Si la majorité est déjà plus égalitaire qu’elle ne le croit, corriger ces erreurs de perception peut enclencher un basculement collectif sans conversion individuelle préalable ».

L’indice des normes de masculinité de la Côte d’Ivoire s’établit à 57 sur 100. Ce score moyen cache de profondes disparités : le Nord du pays affiche un score d’environ 65, contre 53 pour Abidjan et le Sud. Mais la fracture la plus alarmante est générationnelle : les jeunes hommes de 15 à 24 ans présentent les niveaux d’adhésion aux normes restrictives les plus élevés, tandis que les jeunes femmes du même âge sont les plus progressistes. « Cette polarisation annonce des tensions intragénérationnelles dans les dix à vingt prochaines années si elle n’est pas adressée par des politiques ciblées », prévient le rapport.
L’étude établit un lien direct entre l’adhésion aux normes de masculinité restrictive et la perpétration de violences. En Côte d’Ivoire, environ 30 % des femmes et 20 % des hommes ont subi des violences conjugales au moins une fois, dont plus des deux tiers signalent des incidents répétés. Le rapport documente également des indicateurs de santé édifiants : une espérance de vie masculine inférieure de près de cinq ans à celle des femmes (61,4 ans contre 66 ans), un taux de suicide 4,6 fois plus élevé et une prévalence du tabagisme vingt fois supérieure. Ces résultats viennent renforcer l’Engagement National contre les Violences Basées sur le Genre, lancé le 13 juin 2026 sous le haut patronage de Mme Dominique OUATTARA, Première Dame.
La Côte d’Ivoire, déjà classée championne d’Afrique en matière d’égalité des chances par l’indice SIGI 2023 de l’OCDE, devançant des pays comme le Canada et les États-Unis, se dote désormais d’un outil stratégique supplémentaire. « Les lois ont avancé plus vite que les mentalités », a résumé Mme Euphrasie KOUASSI YAO, Conseillère Spéciale du Premier Ministre chargée du Genre et Présidente du Groupe Technique Consultatif. « C’est dans cet écart, entre la norme juridique et la norme vécue, que se jouent les inégalités les plus tenaces ».
Fort de ce constat, le gouvernement ivoirien entend désormais utiliser ces données pour concevoir des politiques publiques fondées sur des preuves scientifiques. Comme l’a souhaité M. DIARASSOUBA au nom de la Ministre : « Que ce rapport ne soit pas un aboutissement, mais un commencement. Qu’il ne soit pas un document de plus, mais un catalyseur de changement ».

Hyeshin Park, Cheffe de l’Unité Genre et développement au Centre de développement de l’OCDE, a salué ce leadership, « La Côte d’Ivoire est le premier pays à disposer de données quantitatives représentatives au niveau national sur les normes de la masculinité. J’espère que cette expérience inspirera de nombreux autres pays à suivre cette voie ».



