Côte d’Ivoire : Affaire du forum des marchés d’adjamé, « Soupçons de surfacturation, les commerçants exigent un arrêté d’écriture »

La FENACCI monte au créneau contre le paiement de 11 milliards FCFA au prestataire SICG et dénonce un monopole systémique sur les marchés de proximité.

En ce lundi de Pâques, jour symboliquement choisi pour marquer un tournant, la Fédération Nationale des Acteurs du Commerce de Côte d’Ivoire (FENACCI) a tenu une conférence de presse d’urgence dans la salle de mariage de la mairie d’Adjamé. Animée par son Président du Conseil d’Administration, l’honorable Farikou Soumahoro, également Député-Maire d’Adjamé, cette rencontre a mis en lumière une affaire aux ramifications profondes : le projet de paiement de onze milliards de francs CFA à un prestataire privé, la Société Ivoirienne de Construction et de Gestion (SICG), dont le dirigeant est M. Mohamed Saïdi Jamal, au détriment de milliers de commerçants qui estiment avoir, depuis des décennies, déjà largement financé le marché Forum d’Adjamé de leurs propres deniers.

Tout est parti d’une réunion discrète. Le jeudi 2 avril 2026, l’Agent Judiciaire de l’État de Côte d’Ivoire a convié, dans ses locaux de la Riviera, la Mairie d’Adjamé, les représentants des commerçants du Forum ainsi que le prestataire SICG. L’objet de cette rencontre : annoncer l’imminence d’une décision administrative actant le versement de onze milliards (11 000 000 000) de francs CFA à la SICG, en règlement définitif d’un contentieux vieux de plusieurs années.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. La représentante des commerçants a immédiatement signifié son opposition ferme. Dès le 3 avril, l’association FORUM SAFA saisissait officiellement la FENACCI par correspondance référencée N°013/26/Forum SAFA/DE/SS, appelant la fédération à se mobiliser sans délai.

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est qu’elle n’est pas nouvelle. Selon Farikou Soumahoro, cette même démarche avait été stoppée une première fois : M. Cissé Abdourahmane, alors Ministre du Budget et du Portefeuille de l’État, avait fait retirer le dossier, le jugeant contraire aux principes de bonne gouvernance. Aujourd’hui, il ressurgit, sans que les questions fondamentales soulevées à l’époque n’aient trouvé de réponse.

Le PCA de la FENACCI pose trois interrogations restées sans suite :

Qu’est-il advenu des conclusions du comité de crise mis en place après le mot d’ordre de grève lancé par la FENACCI en février 2018 dans les marchés d’Adjamé ?; Où en est le dossier transmis à l’Inspection Générale de l’État (IGE) ? ; Pourquoi l’arrêt des écritures réclamé par les commerçants afin d’établir un état contradictoire et définitif des paiements effectués n’a-t-il jamais été ordonné ? ; Les commerçants ont déjà payé. Qui remboursera ?

La présidente des commerçants du Forum des marchés d’Adjamé, Mme Sarah Sanogo, a retracé avec précision l’histoire de ce conflit qui remonte à 1997. À l’époque, la SICG, dépourvue des capacités financières pour construire le marché, s’est tournée vers les futurs commerçants. Ces derniers ont souscrit à un système de financement participatif, versant des contributions allant de 5 à 12,5 millions de francs CFA selon la valeur et l’emplacement des emplacements souhaités et ce, avant même la mise à disposition du site et l’inauguration du marché en 2001.

Selon elle, la SICG a tenté d’imposer des contrats de bail que les commerçants ont refusés, déclenchant des procédures d’expulsion. La justice a majoritairement donné raison aux commerçants, reconnaissant qu’ils ne pouvaient être expulsés alors qu’ils détenaient des preuves de paiement substantielles. Un accord avait alors été trouvé sous l’égide de la Primature, actant la contribution des commerçants au financement du projet, assortie d’une contribution complémentaire dite « soulte ».

Mais les paiements, selon Mme Sanogo, se sont effectués dans des conditions opaques : sur plusieurs comptes, dont un à la Banque de l’Habitat du Mali et des comptes personnels liés à M. Saïdi. Malgré le respect des échéances entre 2003 et 2008, la SICG a finalement dénoncé l’accord, plongeant les commerçants dans de nouvelles procédures judiciaires. En 2010, des démarches auraient même été entreprises, à l’insu des commerçants, pour faire racheter le projet par l’État.

Un audit a certes été ordonné par la Primature et réalisé par l’Inspection Générale des Finances. Mais son rapport n’a jamais été rendu public. La dernière correspondance des commerçants aux autorités date de juillet 2025. Elle est restée sans réponse.

La question posée par Farikou Soumahoro est cinglante : « L’État avait payé à l’opérateur 11 milliards. Le coût de construction était de 12 milliards, et l’opérateur a encaissé plus que ces 12 milliards. Comment l’État pourrait-il encore verser 11 milliards supplémentaires ? Et si l’État paie, qui remboursera ? Ce seront les commerçants. Nous ne sommes pas prêts à accepter cela. »

La FENACCI ne s’est pas arrêtée au seul cas du Forum d’Adjamé. Elle a dressé un inventaire accablant des interventions de la SICG sur le territoire national, révélant un pattern de litiges récurrents :

Marchés construits mais défaillants :

  • Marché de Koumassi : livré dans un état tel qu’il a nécessité une réhabilitation par la mairie locale avant toute installation effective des commerçants.
  • Grand Marché de Marcory : menacé aujourd’hui de démolition et de reconstruction en raison de défaillances architecturales graves.
  • Grand Marché d’Attécoubé : livré inachevé, il continue de poser des problèmes majeurs de fonctionnement.
  • Les Halles de Bamako : les pratiques du prestataire ont également généré des différends avec ses partenaires maliens.

Marchés jamais construits après destruction :

  • Marché central de Bingerville : en 2021, la destruction du marché aurait été encouragée par la SICG, laissant près de 3 000 commerçants sans infrastructure. Le site reste à ce jour un chantier fantôme.
  • Grand Marché de Man : situation identique, destruction sans reconstruction.

Au terme de cette conférence, la FENACCI a adressé un appel solennel à l’État de Côte d’Ivoire, articulé autour de trois exigences :

  • L’annulation définitive des prétentions financières de la SICG et la reddition de justice aux commerçants du Forum des marchés d’Adjamé ;
  • La mise en œuvre d’une opération de régularisation et de valorisation des espaces marchands à travers le pays ;
  • Le renforcement de la protection sociale des commerçants, notamment par un appui structuré à la Mutuelle des Commerçants de Côte d’Ivoire.

La FENACCI a également rappelé que les commerçants font déjà face à de nombreuses épreuves : répercussions économiques du conflit au Moyen-Orient, cherté persistante de la vie, mise en œuvre complexe de la facturation électronique normalisée, et coupures d’électricité récurrentes. « L’État doit-il en rajouter en fragilisant davantage les commerçants ? », a lancé Farikou Soumahoro.

L’affaire du Forum des marchés d’Adjamé n’est pas un simple contentieux commercial. Elle cristallise les tensions entre une corporation de commerçants qui se disent spoliés depuis près de trente ans, un prestataire privé aux pratiques contestées sur l’ensemble du territoire national, et un État appelé à trancher. Le montant en jeu 11 milliards de francs CFA représente non seulement une somme considérable pour les finances publiques, mais surtout une charge qui, selon la FENACCI, retombera inévitablement sur les épaules des commerçants.

La balle est désormais dans le camp des autorités ivoiriennes. La FENACCI a prévenu : cette conférence de presse n’est que le point de départ d’une série d’actions.

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