Côte d’Ivoire : Urgence environnementale en Afrique de l’Ouest, « La communauté scientifique lance l’Appel d’Abidjan depuis l’Université Nangui Abrogoua »

Ce mardi 5 novembre 2026, à l’issue des travaux de la 1ère édition du Colloque International sur la Botanique en Afrique de l’Ouest (CIBAO 2026), qui se tient du 3 au 5 novembre à l’Université Nangui Abrogoua (UNA), la communauté scientifique internationale a solennellement adopté « l’Appel d’Abidjan sur la Botanique en Afrique de l’Ouest ». Ce manifeste historique sonne l’alarme face à la dégradation sans précédent de la biodiversité régionale et appelle à une mobilisation politique et financière immédiate pour sauver le patrimoine végétal ouest-africain.

Dix ans après la disparition du Professeur Laurent Aké-Assi, icône mondiale de la discipline, le bilan dressé par les experts est sans appel. En Côte d’Ivoire, le couvert forestier est passé de 16 millions d’hectares dans les années 1960 à seulement près de 3 millions aujourd’hui. Cette déforestation massive s’accompagne d’une crise de transmission académique : les botanistes systématiciens se font rares, menaçant l’avenir de la recherche sur la sécurité alimentaire et la pharmacopée traditionnelle.

Placé sous le thème « La Botanique en Afrique de l’Ouest plus d’une décennie après le Professeur Aké-Assi Laurent : État des lieux et Perspectives », ce colloque international a réuni des scientifiques, experts, partenaires et étudiants venus de toute la sous-région et au-delà. Durant trois jours de travaux, les participants ont échangé à travers 106 communications orales (présentiel et en ligne), 13 affiches scientifiques, panels et discussions ouvertes, dressant un état des lieux de la recherche botanique et proposant des stratégies pour que cette science devienne un levier de développement durable.

Face à cette urgence, les participants du CIBAO 2026 ont formalisé une feuille de route stratégique articulée autour de quatre grands axes :

  • Priorité politique : L’invitation faite aux chefs d’État de la sous-région d’ériger la botanique au rang de priorité de sécurité nationale.
  • Modernisation de la science : L’intégration de la génétique et du numérique pour révolutionner la taxonomie traditionnelle.
  • Soutien à la recherche : Le renforcement des fonds d’excellence, saluant l’action de structures comme le FONSTI et le FPRCI.
  • Alliance public-privé : Le développement industriel de solutions de santé basées sur la flore locale, à l’instar des laboratoires Phytoravie et Djékapharmaco.

« La science botanique n’est pas un luxe académique, mais un bouclier vital pour l’avenir de notre sous-région », a déclaré le Comité d’Organisation lors de la lecture de la motion finale. L’Appel d’Abidjan marque le point de départ d’une coalition scientifique permanente pour veiller à ce que la recherche se traduise par des politiques publiques concrètes de conservation en Afrique de l’Ouest.

Lors de la cérémonie d’ouverture, le Professeur Malan Djah François, président du comité d’organisation, a souligné l’importance de cet événement. « C’est un immense honneur pour moi de vous souhaiter la cordiale bienvenue à l’Université Nangui Abrogoua, à l’occasion de l’ouverture de la toute 1ère édition du Colloque International de Botanique pour l’Afrique de l’Ouest. »

Rendant hommage aux pionniers de la botanique africaine, le Professeur Laurent Aké-Assi, mais aussi Koffi Akpagana, Marra Dourma, Édouard Adjanohoun, Joseph Jackson, Colette Ntépé-Nyamè, Antoine Nongonierma, Sita Ginko, Jean Lorougnon Guédé, Gwladis Anoma et Traoré Dossahoua. il a lancé un appel solennel : « Ces pionniers ont consacré leur vie à inventorier, comprendre et protéger la flore de notre sous-région, nous laissant un héritage inestimable. Mais aujourd’hui, une question brûlante nous interpelle : qu’avons-nous fait de cet héritage ? »

Le constat est amer. Pour lui, la végétation de l’Afrique de l’Ouest est l’une des plus menacées de la planète. Plus de 80 % de notre patrimoine naturel est parti en fumée en quelques décennies sous la pression agricole et anthropique. « Chaque arbre abattu emporte avec lui un pan entier de notre pharmacopée traditionnelle et accélère l’extinction d’espèces végétales que nos pionniers s’échinaient à protéger. », a-t-il dit.

Le Professeur Malan a rappelé l’engagement de l’UNA à travers son Laboratoire de Botanique et Valorisation de la Diversité Végétale. « Notre université veut prouver que la recherche scientifique n’est pas une théorie abstraite, mais un outil d’impact social. Qu’il s’agisse de former nos étudiants via les masters spécialisés ou de mener des projets d’envergure en agroforesterie, bioproductions, taxonomie et en dynamique de la végétation, l’UNA maintient fermement le flambeau de la transmission. »

Il a également salué les partenaires institutionnels et privés qui ont rendu cet événement possible : le Centre National de Floristique, héritage du Professeur Aké-Assi et aujourd’hui dirigé par la Professeure Marie Solange Tiebré ; le Fonds National pour la Science, la Technologie et l’Innovation (FONSTI) ; la Fondation des PRCI ; l’Académie des Sciences, de la Culture, des Arts et de la Diaspora (ASCAD) ; ainsi que les laboratoires Phytoravie et Djékapharmaco, dont les directeurs sont issus de la filière Botanique et Phytothérapie de l’UNA. « Votre engagement constant aux côtés des chercheurs pour l’industrialisation et la reconnaissance de notre pharmacopée traditionnelle est le parfait exemple du pont indispensable entre la recherche académique et le bien-être de nos populations », a-t-il déclaré.

Pour le Professeur Yoboué Véronique, présidente de l’Université Nangui Abrogoua, ce colloque impose « un double devoir : un devoir de mémoire et un devoir d’avenir ». Évoquer le Professeur Aké-Assi Laurent, « c’est rendre hommage à une figure emblématique de la botanique africaine, dont les travaux ont profondément marqué la connaissance de notre patrimoine végétal. Son œuvre constitue un héritage scientifique précieux et un fondement de notre souveraineté scientifique. »

Mais face aux menaces actuelles, dégradation des écosystèmes, érosion de la biodiversité, disparition d’espèces et changements climatiques, « la botanique dépasse largement la connaissance et l’identification des plantes. Elle est essentielle à la conservation de la biodiversité, à la gestion durable des ressources naturelles, à l’agriculture, à la santé et à la valorisation de nos ressources biologiques. »

« Il nous faut renforcer la recherche, améliorer les formations, renouveler les compétences et rendre cette discipline davantage attractive auprès des jeunes générations. Notre ambition doit être de faire de la botanique une science vivante, moderne, innovante et porteuse de solutions pour le développement de nos sociétés. »

La présidente de l’UNA a également lancé un message fort aux jeunes chercheurs : « Vous êtes les héritiers de cette riche tradition scientifique, mais surtout les acteurs de son renouvellement. » Et d’insister. « L’Afrique ne doit pas être seulement un espace d’observation de sa biodiversité ; elle doit être un espace de production de connaissances, d’innovation et de création de valeur à partir de ses richesses naturelles. »

La conférence inaugurale, prononcée par le Professeur Traoré Dossahoua, membre de l’ASCAD, a été l’occasion d’un hommage vibrant au Professeur Aké-Assi Laurent. Sous le thème « Aké-Assi Laurent, botaniste systématicien de toutes les générations, de scientifiques taxonomistes, en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest, entre 1947 et 2014 », l’orateur a partagé des souvenirs personnels émouvants.

« Je garde de lui un souvenir particulier. En 1992, il m’a remis, à ma grande surprise, un document relié contenant ses titres et travaux de recherche. Lorsque je lui ai demandé pourquoi il me confiait ce document, il m’a simplement répondu : « Cela vous servira un jour. » » Ce document, actualisé en 2003 puis en 2012, a permis au Professeur Traoré de disposer d’une base documentaire précieuse pour évoquer le parcours et l’œuvre de celui qu’il qualifie affectueusement de baobab de la botanique africaine.

Au-delà des travaux scientifiques, les deux hommes ont partagé « de nombreux moments à l’université » : émissions, cérémonies, baptêmes et mariages de leurs enfants. « Nous avons partagé des moments importants de nos parcours respectifs. Lorsqu’il a été décoré, il m’a invité à la cérémonie. À mon tour, lorsque j’ai reçu une distinction, je l’ai associé à cet événement. », a-t-il affirmé.

Le CIBAO 2026 s’achève sur une note d’espoir et de mobilisation. Les participants ont formé le vœu que ce colloque débouche sur des recommandations concrètes et des partenariats durables au service de la botanique en Afrique de l’Ouest. L’Appel d’Abidjan, adopté à l’unanimité, constitue désormais la feuille de route de la communauté scientifique pour les années à venir.

Comme l’a déclaré le Professeur Malan : « La préservation de la biodiversité est une responsabilité collective qui engage les scientifiques, les pouvoirs publics, les entreprises et les populations. » Un appel urgent, alors que chaque jour qui passe voit disparaître un peu plus du patrimoine végétal ouest-africain et avec lui, des pans entiers de savoirs traditionnels, de pharmacopée et de sécurité alimentaire pour des millions de personnes.

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